En Top 14, comme dans tous les championnats sportifs, chaque club a son étiquette. Castres ne sait pas jouer au rugby, Toulon n’a que des stars, La Rochelle est la « Belgique » du rugby dans sa tendance à rager, le Stade Français n’a plus d’âme… Bref ça ne fait plaisir à personne, mais ça fait rire tout le monde, même les Clermontois qui ont perdu quinze finales. Si tous les chemins mènent à Rome, toute la haine converge vers Nanterre et le Racing 92. Analyse de la purge, en ciel et blanc.
Il y a un temps pour perdre des neurones, un autre pour les garder. Petit point histoire-géographie. Depuis sa création en 1882, le Racing Club de France est basé dans la banlieue ouest de Paris, à Colombes dans les Hauts-de-Seine. Premier club français de l’histoire, il devient aussi le premier vainqueur du Bouclier de Brennus. Dès ses débuts, le club joue sur la réputation de son lieu de naissance. Le but affirmé de s’attacher une culture « noble », « élégante » cimente les premiers Racingmen, jusqu’à Teddy Thomas. La volonté de jouer depuis plus d’un siècle avec le même maillot Ciel et Blanc et d’être le club huppé de la région parisienne s’est ressentie et se ressent encore. Jamais avare de facéties, les arrières disputent une finale de championnat de France avec des nœuds-papillons rose (1987), quand l’équipe de 2016 se présente en costumes, avant le coup d’envoi de la finale face à Toulon. L’excentrique Racing cherche à s’élever au-dessus des guerres de clochers provinciales qui ravagent les pelouses du XXe siècle.
Mais la culture des Ciel et Blanc se transforme avec l’arrivée en 2006 de son président Jacky Lorenzetti. Depuis le début du XXIe siècle, le rugby se structure et se professionnalise à vitesse grand V. Sauf que le Metro Racing (nom à cette époque) n’est qu’en deuxième division. Avec l’arrivée de Lorenzetti, les gros moyens sont déployés pour remonter en trois ans. Déjà taillés pour le Top 14, le Racing Metro (deuxième changement de nom), survole la Pro D2 et retrouve l’Élite en 2009. Chabal, Nallet, Steyn débarquent dans un recrutement à la toulonnaise et permettent aux Franciliens de se qualifier pour la Coupe d’Europe. Depuis 2009, le club ne va cesser de grandir et de se métamorphoser. Avec la Paris-La Défense Arena (ou U Arena pour les puristes), Jacky Lorenzetti inaugure le premier « complexe de spectacle », du rugby français. L’ère du mythique Stade Yves-de-Manoir, hôte des Jeux olympiques de 1924, est finie, place à un nouvel outil technologique, vivement critiqué dans le monde de l’Ovalie.

« Sans âme », « un hangar », « pelouse en plastique », les doux mots sont de sortie quand le Racing 92 (dernier changement de nom) accueille Toulouse et Clermont à la fin de l’année 2016. Pour certains, l’essence du rugby est morte : dans un stade fermé et un terrain synthétique, impossible de laisser les éléments de la nature influer le cours de la rencontre. Plus de vent, plus de froid, plus de terre, plus d’herbe, plus de pluie, plus de rayons de soleil, seuls les genoux morflent au contact du plastique vert. Chez le président Racingman, on ne se cache pas : le spectacle passe avant le rugby. Ironie du sort, un concert de Mylène Farmer empêche le club de disputer les barrages 2019 dans son écrin. Le match se tiendra au stade… Yves-du-Manoir, désenchanté, comme Mylène. Les sentiments des spectateurs visiteurs convergent vers un même constat : le manque cruel d’ambiance et d’engouement au sein de l’Arena. Si les spectateurs attentistes font de plus en plus leur place parmi les supporters bouillants dans le rugby moderne, le constat est malheureusement criant dans le 9-2. Les meilleurs refrains de Magic System s’échappent des grosses enceintes du complexe pour combler le manque d’âme et de ferveur autour des Ciel et Blanc.
Pourtant les résultats et les joueurs ne manquent pas. Sébastien Chabal (2009-12), Dan Carter (2015-18), Finn Russell, Virimi Vakatawa, Kurtley Beale (à partir de septembre 2020), ont appartenu à la maison ciel et blanche, mais rien n’y fait. A la cérémonie du bouclier du Brennus gagné en 2016, à peine cinq cent supporters se sont déplacés pour célébrer le titre au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine). Oubliez les marées humaines à Toulon, Castres, Toulouse ou Clermont. Rajoutez à cela quelques déclarations explicites de Jacky Lorenzetti : « l’intervention de mécènes sociaux comme à Clermont ou à Castres, qui ont créé des clubs pour distraire la ville : car que seraient Clermont et Castres sans leur club de rugby ? Le CO, l’ASM, ce sont les phares de la fin de semaine. » On a connu mieux en terme de com’.
Au détriment du rugby et par son appétit du spectacle, le Racing et ses dirigeants semblent avoir perdu « l’esprit Racing » et la noblesse de son équipe séculaire. Mais qu’importe de ne pas être aimé, tant que ça gagne, pour l’instant.