Le 18 mai 2013, le ciel tombe sur la tête des Clermontois. Inconsolables, effondrés, dévastés, les joueurs de l’ASM ont laissé échapper une Coupe d’Europe qui leur était destinée, jusqu’à quinze minutes du terme de la finale, face à Toulon. D’un point (15-16), les Varois exultent sur le podium en levant le titre européen suprême. Itinéraire d’une saison jaune et bleue récitée à la perfection, jusqu’au final.
Du récital achevé, on annonçait pourtant l’enfer assuré. Dès les poules, Clermont se retrouve avec le double tenant en titre, les Irlandais du Leinster. Massif. Accompagnés par les prometteurs anglais d’Exeter, et les expérimentés gallois de Llanelli, aucun faux pas ne sera admis pour entrevoir les quarts de finale. Objectif annoncé et parole tenue. A la maison devant Llanelli (49-16), et à Exeter (12-46), l’ASM frappe fort d’entrée en prenant la tête du groupe, sans contestation. Le chef d’orchestre Vern Cotter, manager de l’équipe, veut produire toujours plus de jeu et laisser les virtuoses, Morgan Parra et Brock James, lancer les flèches Nalaga et Sivivatu en terre promise. En Irlande, le Leinster assure lui deux succès, certes moins probants, mais annonciateurs d’une poule en attente de son choc de titans. Car après seulement deux journées, les Scarlets de Llanelli et les Chiefs d’Exeter sont hors-course.
Clermont-Leinster, Leinster-Clermont : la saison se joue déjà ici, au milieu du mois de décembre 2012. Premier acte, victoire jaune et bleue (15-12) dans l’infernal Stade Marcel-Michelin. Par un pragmatisme froid et clinique, l’ASM prend sa revanche sur la terrible demi-finale perdue face à ces mêmes Leinstermen (15-19), au printemps de la même année. Mais chacun sait que le deuxième acte sera plus rude, plus intense et plus décisif à l’Aviva Stadium. Un antre à la forme d’une vague prête à déferler sur quiconque oserait perturber le chant assourdissant des supporters irlandais. Devant presque 50 000 spectateurs en fusion, les vagues déferleront oui, mais elles seront clermontoises. Plus libérés, les Jaunards vont réaliser le match parfait. Défense anesthésiante, mêlée digne du Monstre à seize pattes*, sur fond de précision chirurgicale. A lui seul, Morgan Parra a rentré 23 points au pied, en haranguant ses gros, face, littéralement, au pack de la sélection irlandaise. Le jeune Raphaël Chaume concassait la mêlée des Blues, pendant que les lignes arrières clermontoises confisquaient le ballon et se déchaînaient avec un engagement héroïque. Si l’ASM ne marquera qu’un essai par Wesley Fofana, à bout de bras, elle ne rendra jamais son match référence et fera tomber l’ogre bleu, 21-28. En changeant d’approche pour vaincre les Irlandais, les hommes de Cotter prouvent surtout qu’ils ont grandi, en s’adaptant perpétuellement à leur adversaire, symboles des grandes équipes.
Avec 18 points au terme des quatre premiers matchs, le trou est fait, il ne reste qu’à assurer un quart de finale à domicile. En patron, Clermont mène la danse et termine invaincu de la phase de poules en balayant Exeter (46-3) puis Llanelli (0-29). Le Leinster ne verra pas les phases finales.
Le printemps arrive, annonçant les débuts des matchs couperets pour le Graal européen. Pour son premier quart à domicile, l’ASM reçoit Montpellier, qualifié in extremis. Dans une ambiance plus volcanique que jamais, Clermont continuer de jouer ses gammes. Tels des musiciens transcendés par leur morceau, les lignes arrières clermontoises se baladent au milieu des montpelliérains, encore un peu tendres pour ce niveau de compétition. Rougerie, Sivivatu, Fofana, Byrne, Nalaga, tous plantent un essai au terme d’un festival offensif. 36-14, Clermont peut rêver. En demi-finales, la bande à Rougerie « reçoit » à Montpellier un autre géant irlandais , le Munster, la deuxième moitié de l’équipe d’Irlande. Rempli de tension et d’intensité, Clermont prend vite les commandes par un essai de Nalaga et deux pénalités de Parra (13-3 à la mi-temps). Face à la Yellow Army, la Red Army est venue en nombre au Stade de la Mosson, poussant le Munster en deuxième mi-temps. Subissant les assauts rouge, l’ASM craque à la 60e minute sur un essai de Denis Hurley, après une beauté de coup de pied rasant de la légende Ronan O’Gara. 16-10 à cet instant, le souffle se fait de plus en plus court pour les supporters jaune et bleu. Mais là encore, au bout du crépuscule héraultais, les Munstermen se casseront les dents face à la défense impitoyable des Jaunards. 80e minute, mêlée rouge, pénalité pour les jaune et bleu, la messe est dite., 16-10. Clermont fait tomber une troisième fois un bout d’Irlande et s’envole au pays celte pour y disputer une finale fratricide contre Toulon.
L’ASM est favorite, son groupe est huilé à la perfection par le chef Cotter, pas de blessures, les artistes n’ont plus qu’à s’accorder. En face, le RCT de Bernard Laporte affiche une équipe légendaire : Bakkies Botha, Carl Hayman, Matt Giteau et évidemment le virtuose anglais Johnny Wilkinson. Depuis 2010 et une demi-finale de Top 14 mythique gagnée en prolongations par Clermont (35-29), Toulon s’est vengé en 2012 (12-15), et une singulière histoire est née entre les deux clubs. Polémiques arbitrales, interventions dans la presse, scores serrés, le « ASM-RCT » du 18 mai 2013 constitue le climax d’une rivalité exacerbée. A Dublin donc, la cinquième finale franco-française est d’une tension extrême durant quarante minutes, où seulement six points ont été marqués (3-3). Les deux novices, à ce stade de la compétition, ouvrent une véritable bataille de tranchées dans ce premier acte, aucun territoire n’est cédé. Puis Toulon céda. Les dix premières minutes du second acte envoient Napolioni Nalaga et Brock James en terre promise, 15-6 à la 49e minute. Clermont a lâché les chevaux et exploite chaque faiblesse toulonnaise. Le plus dur est fait, le RCT semble touché en plein cœur.
Puis Clermont explosa.
Alors que Toulon, presque sans solutions, est parvenu à revenir à 15-9, Wesley Fofana se fait piéger sur la ligne des vingt-deux mètres. L’Argentin Juan Martin Fernandez Lobbe lui arrache le ballon et envoie sur orbite Delon Armitage. L’Anglais, s’échappe de Brock James et plonge dans l’en-but clermontois. 63e minute, 15-16. La machine est enrayée, mais il reste un gros quart d’heure pour reprendre aux Toulonnais la Coupe d’Europe. Les Clermontois lâchent tout, tentent tout, David Skrela se fait contrer sur un drop face aux perches, mais Toulon finit fort et gagne par sa défense héroïque, au terme d’une finale épique. 81e minute, une mauvaise passe anéantit l’espoir jaune et bleu, ballon en touche, Toulon est sacré.

Chez les spécialistes comme chez les supporters, beaucoup s’accorderont à dire que Clermont a joué la meilleure finale possible jusqu’à la 63e minute. Beaucoup s’accorderont à dire que cette année-là, l’ASM n’avait jamais disposé d’un groupe aussi étoilé sur une saison. Mais ce jour-là, une mauvaise note a gâché la symphonie jaune et bleue.
*expression de Roger Couderc pour désigner le surpuissant pack montferrandais des années 1970.